Retour en stop par l’Amérique (Partie 2/4)

20 mai : Arrivée au Canada… en bateau !

Légèrement frustrée de n’avoir pu atteindre l’Amérique en bateau, l’arrivée au Canada par voie maritime me donne le baume au cœur !

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Victoria. Je suis carrément tombée sous le charme de cette ville. Son port, le poisson frais au bord de l’eau, les fleurs, l’architecture, les calèches (même si c’est juste pour les touristes, ça donne une belle ambiance), les rues animées avec tous ses artistes et musiciens en tout genre… Bref une ville où je me verrais bien y vivre un moment. J’y passe un séjour très agréable accueillie par Nola, une couchsurfeuse/globe-trotteuse aguerrie, petite de taille et d’ego mais immense en soif d’aventure et bravoure, et son ami Dom, un Kiwi expatrié au Canada. Un vrai bonheur de reparler de la Nouvelle Zélande !

Le 22 mai, sur les bons conseils de Nola, je me rends à la Mile Zéro qui marque le top départ de cette transcanadienne que je m’apprête à parcourir.

Je m’accorde un petit tour sur l’île de Vancouver, histoire de partir vraiment de la côte ouest, avant de rejoindre le ferry qui me permettra d’atteindre la ville de Vancouver par le Nord. Après un bus qui me fait sortir de la ville, je me retrouve sur une toute petite route de campagne, en fin de journée, et là je commence à douter un peu de mon choix… Un peu seulement, parce que l’endroit est sauvage, et j’ai ma tente avec moi, donc je ne prends pas de gros risque. Ceci dit, ce ne sera finalement pas de bivouac pour cette nuit, puisqu’un camping-car passe et s’arrête. Une petite famille hollandaise en road-trip au Canada m’invite à bord et me conduit jusqu’à Lac Cowichan, chez Kyle et Becca, et leurs deux enfants Shirley et Jack, tous les quatre ravis de m’accueillir. Kyle avait répondu un message très enthousiaste à ma requête publique, me disant que si j’étais prête à faire un détour par Lac Cowichan, il serait très heureux de m’héberger, et adorerait que je raconte mon voyage à ses ados. Son message m’a évidemment motivée à faire le détour. Je parviens sur la quasi totalité de ma traversée à me faire héberger via couchsurfing, et trouve le principe des requêtes publiques hyper pratique. Plutôt que de passer du temps à étudier des profils, et envoyer des demandes en grand nombre pour espérer une réponse positive, je m’applique seulement à bien exposer mon projet de voyage. Ainsi, les personnes intéressées pour me rencontrer me contactent directement. Un gain de temps énorme pour moi, et un fonctionnement qui met encore plus en avant l’idée de réciprocité de l’échange. On passe du statut de celui qui demande l’hospitalité, à celui tellement plus confortable d’invité.

Le lendemain matin, Matthew, 34 ans, me conduit jusqu’au ferry. Bien que la route ne soit pas très longue, l’échange est profond. Tout juste séparé de sa femme, Matthew est triste de la conséquence que ça a sur ses enfants, triste de ne pouvoir les voir plus qu’une semaine sur deux. Il est triste car il est encore amoureux de sa femme, triste parce qu’ils avaient tout de même passé sept ans ensemble. Triste parce que c’était déjà sa troisième compagne, et que cette fois il y croyait. Il ne comprend pas pourquoi ça ne marche pas, il ne comprend pas les femmes. Je lui avoue ne pas très bien les comprendre non plus. En me déposant, il me remercie, et me dit qu’il n’en revient pas qu’il m’ait confié tout ça, à moi, une quelconque inconnue. Je crois que c’est justement parce que je suis une parfaite inconnue, que la confidence vient si facilement. Je lui dis au-revoir en souriant, et me plonge dans mes pensées. Je n’en reviens pas que ce soit lui qui me remercie, après avoir fait un bon détour pour me mener jusqu’au port. Faire du stop, se faire héberger, ce n’est pas vivre au dépend des autres. Par son simple merci, Matthew me prouve une fois de plus que je ne vis pas en parasite. Je me sens pousser des ailes, comblée par mon choix du stop. Moyen de transport qui nous jette dans un contexte étrange, quand on y pense. La grande majorité des gens qui se sont arrêtés pour me prendre était des conducteurs seuls. On se retrouve donc une fois la porte fermée, deux inconnus côte à côte, isolés, enfermés dans une boite hermétique, pour une durée déterminée. Contexte inhabituel alliant à la fois proximité et anonymat. Le véhicule fermé devient alors berceau de confidences. Et lorsque le conducteur me déposera, on se dira au-revoir, repartant chacun avec en mémoire une tranche de vie d’une personne que l’on ne reverra jamais et dont l’identité restera inconnue. Toutes les histoires que me livrent mes chauffeurs noircissent les pages de mon carnet. Je ne veux pas les oublier. Chaque histoire dans son individualité motive ma traversée, me remplit et me comble pour finir ce voyage. Je n’attends rien de plus.

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De nouveau à bord d’un ferry, direction Vancouver.

22 mai – 1er juin : Colombie Britannique

11 jours, 1540 km, 23 lifts.

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Un billet de sortie du territoire m’étant imposé pour entrer sur le territoire américain, mes jours pour cette traversée sont comptés. Et comptés assez serrés. Après une journée à arpenter Vancouver, c’est donc motorisée que je gravis les montagnes.

Le défi de parvenir à traverser l’étendue du territoire en stop me tient tellement à cœur, je préfère ne pas trop m’attarder au départ, même si les montagnes de Colombie britannique donnent bien l’envie de les traverser en long en large en travers, et surtout à pied. Malgré mon œil aux aguets au bord des routes, et tous les espoirs suscités par mes conducteurs, je n’aurai pas la chance d’apercevoir un seul ours. Je me console en me rappelant que toutes mes frustrations laissent place à des envies de futur voyage, chaque chose en son temps. Le temps aujourd’hui pour moi est d’accomplir mon « tour », et d’être rentrée à temps pour le mariage de mon frère, annoncé un an plus tôt.

Grâce aux nouvelles technologies, je peux suivre l’avancée de Matthieu atterri à Vancouver quelques jours plus tôt, et on parvient à s’organiser un bref moment de retrouvailles avant que je ne le devance radicalement. Journée détente dans la petite ville de Nelson, à renouer cette fois avec l’expérience de l’hébergement Warm Showers, puis journée tranquille de stop au rythme du vélo, afin de se retrouver en soirée pour un dernier bivouac commun.

La fin des montagnes approche sérieusement, lorsque j’ai la chance de me faire embarquer de bon matin par France-Andrée, une québécoise immigrée de longue date en Colombie britannique, toute heureuse de parler français bien que frustrée que cette langue ne lui vienne plus si naturellement. Courte pause au marché et à la bibliothèque, pendant laquelle je regarde mes réponses couchsurfing, et pendant que France-Andrée, elle, passe quelques coups de fil. Pour ensuite me proposer d’un grand sourire une invitation chez sa mère à Fernie, le dernier petit village avant de redescendre les montagnes. Elle me laisse donc continuer ma route, et j’arrive alors en fin de journée chez Micheline et Matthieu qui m’accueillent dans une ambiance chaleureuse autour d’un grand repas de famille. Eux aussi, comme tous les Canadiens (semble-t-il !), ont déjà vu des ours, et s’enthousiasment de mon vif désir d’espérer apercevoir une de ces créatures.  Ils me proposent donc tout naturellement de rester une nuit de plus chez eux, et de partir ensemble en balade le lendemain. Proposition qui ne se refuse pas ! Et c’est reparti pour une petite randonnée avec des septuagénaires qui ont la patate. On profite donc d’une belle balade dans ces montagnes, tous à l’affût du moindre signe, de la moindre crotte ou empreinte… Une tache brune qui bouge sur les montagnes en face, bien possible que ce soit un ours, mais bien trop loin pour que ça compte ! La fin de la balade nous offrira tout de même l’heureuse surprise de voir deux orignaux au bord de la rivière….

Puis arrive le moment de quitter le massif pour continuer ma traversée. Un Couchsurfeur de Fernie fait la route le même jour, et me propose tout naturellement de m’emmener. C’est donc en sa compagnie que je redescend dans la plaine. On échange sur notre amour du voyage tout en savourant le paysage. Lui s’en va à l’aéroport pour partir vivre l’aventure en Europe. Petite pause à Frank Slide, à rester bouche bée devant cet éboulement de la montagne, à se sentir bien petit face à la toute puissance de la nature.

1 – 5 juin : Traversée des prairies (Alberta, Saskatchewan, Manitoba)

5 jours, 1520 km, 12 lifts

 

Une route qui file droit sur des centaines de kilomètres, bordée de champs de part et d’autres, ponctuée de quelques plantations d’éoliennes de-ci de-là. Cette monotonie apparente m’incite à avancer rapidement, et ces provinces me marqueront encore plus particulièrement pour les rencontres qu’elles m’ont offertes. Tant par mes hôtes habitués à offrir une halte des plus plaisantes aux voyageurs en soif de rencontre, que par mes chauffeurs qui apprécient un brin de compagnie dans leur longue et habituelle monotonie. Il y a Richard, routier, 60 ans, qui me conduit de Indian Head à Winnipeg. Plusieurs heures haut perchée dans cette cabine de poids lourd, me laissent bien le temps d’approfondir la rencontre ! Richard me raconte son grand voyage, il y a seulement quelques années de ça, six mois sac au dos et en solo, à arpenter l’Afrique, le Moyen Orient et l’Europe sur les traces de Marie Madeleine. Passionné par le personnage, il avait entrepris de grandes recherches sur le sujet, puis s’était décidé à se jeter dans l’inconnu pour approfondir ses recherches sur le terrain. Il me parle de sa timidité maladive, et de comment cette volonté de voyage l’a forcé à passer au-delà. La diversité des motivations à partir de chez soi et de se confronter à l’inconnu me fascine. La richesse que l’on tire du voyage est sans fin. Richard me raconte aussi sa vie de routier, ses heures à traverser le pays, dans un sens puis dans l’autre. Il me parle de l’absurdité de la logistique aussi. Transporter des patates sur des milliers de kilomètres, pour rentrer dans l’autre sens la remorque remplie de frites. Anecdote que je partage au prochain routier qui me conduit, qui m’avouera lui avoir déjà effectué un aller-retour chargé de pommes de terre dans les deux sens. Ou encore une cargaison à déposer dans un entrepôt, quelques heures le temps de tamponner chaque carton, avant de repartir à l’expéditeur. Absurdité de leur boulot, absurdité de la logistique, et surtout absurdité du modèle économique qui régit notre société. Ces routiers me font part aussi de leur amour pour leur camion, de leur camion comme leur maison, de leur plaisir de faire la route, de leur choix de profession comme un réel choix de mode de vie.

A Winnipeg, je me fais héberger par Justin et sa bande d’étudiants en médecine. Ça fume, ça boit, bref, ambiance soirée étudiants à laquelle je n’ai jamais vraiment accrochée. Clairement pas dans ma zone de confort, je me sens pourtant motivée par un vif désir de parvenir à me sentir bien partout. Ils me racontent la froideur de leur ville en hiver, le fonctionnement des études au Canada, tentent de pratiquer leur français, en m’expliquant leur nécessité de connaître cette deuxième langue nationale pour la profession qu’ils envisagent. Justin m’initie aussi au ukulélé, je suis sincèrement intéressée d’apprendre, mais j’avoue aussi que si j’ai passé tant de temps à répéter mes trois accords, c’était surtout parce que me concentrer sur les cordes me permettait un peu d’oublier mon malaise, masquant l’air de rien mon inaptitude à la sociabilisation ! Ceci dit je ne souhaite pas faire durer mon mal-être plus que nécessaire, et reprend donc la route dès le lendemain. On est le 5 juin, il me reste trois semaines pour atteindre St John’s. Je quitte la ville de bon matin, satisfaite d’en avoir fini avec les prairies, et curieuse de voir ce que me réserve l’Ontario.

5-8 Juin : Ontario

 2 000 km, 3 jours, 3 lifts.

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Bien que les prairies laissent place à une province plus sauvage et moins monotone, la transcanadienne devenant alors bordée de forêts et de lacs, les distances entre deux villes restent longues. Je m’apprête donc également à traverser l’Ontario rapidement. Ceci dit, mon entrée dans la province se fait à bord d’un pick-up tractant un bateau, et je vais tout de même avoir la chance de goûter au canadien lifestyle, ou le chalet au bord du lac, précieux refuge des citadins pour le temps de leur week-end. Neil et Ryan, deux gros gaillards crânes rasés, s’arrêtent au bord de la route, quelque peu hébétés de voir une jeune fille tendre le pouce au milieu de nulle part. Après quelques formules d’usages qui me laissent le temps de sonder mes conducteurs potentiels et de décider de leur faire confiance, ils me proposent de monter… sans pour autant penser une seule seconde que j’allais accepter, à en voir leur réaction lorsque j’ouvre la portière et m’installe ! On fait plus ample connaissance : à chacune de mes réponses, ils écarquillent de grands yeux et lancent des jurons d’incrédulité. Au fur et à mesure qu’ils saisissent l’esprit de mon voyage, ils hésitent, puis se lancent et me proposent de me joindre à eux pour leur week-end dans leur chalet. Ils s’empressent de me rassurer : si ça ne me plait pas, ils me reconduiront à la route. Ils précisent qu’il y a la wi-fi et que je devrai skyper ma mère pour la rassurer. Cette sur-prudence m’attendrit, et je n’hésite guère avant d’accepter l’invitation, trop heureuse de l’expérience qui m’attend :)

Nous voilà arrivés au bord du lac, et je comprend alors qu’on va atteindre la chalet… en bateau. On décharge la voiture pour remplir le bateau, de quelques bagages, sacs de provisions, et surtout packs de bière, et c’est parti ! Ryan me laisse piloter, tout en m’expliquant que c’est son arrière-grand-père suédois qui a construit la maison, la première au bord du lac Macara. Je jubile. J’ai ce sentiment si délicieux que j’éprouve à chaque fois qu’une nouvelle expérience insolite s’offre à moi. Journée reposante perdue au milieu de nulle part, traversée du lac à la nage, pêche à la ligne, balade dans les environs, Neil et Ryan me racontent les quatre cents coups qu’ils ont faits ici étant plus jeunes, notamment à surveiller le passage des trains de marchandises et à sauter au bon moment pour s’accrocher sur le wagon et se laisser transporter. On se raconte nos enfances, le temps qui passe, l’amitié, l’amour. Neil s’apprête à être papa, l’échographie de la veille lui a appris que ça allait être un petit gars. Il est heureux. Puis sans que je m’y attende vraiment, le soleil se couche, et voilà les deux gaillards qui se mettent à rouler un billet, et m’expliquent sereinement ce qu’ils s’apprêtent à faire tout en me rassurant, qu’ils resteront les mêmes, et qu’ils ne me proposeront pas. Et c’est ce qui se passe. Et c’est la première fois de ma vie que je vois de la coke pour de vrai, mais je continue ma conversation comme si de rien n’était, avec deux zouzous impressionnants, mais qui ne feraient pas de mal à une mouche. Ce voyage n’arrête pas de me sortir de ma zone de confort, mais bon sang que ça me plait. On se quitte le lendemain matin en se souhaitant bonne chance, tous trois satisfaits de cette rencontre inattendue.

Après cette parenthèse ensoleillée, je traverse l’Ontario sous la pluie, à apprécier le paysage en me réjouissant d’être au sec. Mais c’est sur ce tronçon que je vais vivre l’expérience la plus border-line de mon séjour. Après deux trajets somme toute banale, voilà un routier qui s’arrête. Il se rend à Ottawa, y arrivera le lendemain dans l’après-midi. Bien que ce soit également mon objectif, je lui précise, prudente, que je ne prévois pas forcément de faire la route d’une traite. Histoire d’abréger sans trop de peine si je me sens inconfortable. Cela étant dit, la journée se passe au top, la route défilant au gré de discussions riches et variées. Comme il me tarde d’arriver au Québec, je lui fais part en fin de journée de mon désir de continuer avec lui jusqu’à Ottawa. La nuit est déjà bien tombée quand mon chauffeur décide de s’arrêter, et gare son poids-lourd sur un parking vide, au milieu de nulle part. Parking au bord de la nationale, l’endroit n’est pas hyper propice au bivouac. Forte de mon expérience de couchsurfing dans le van d’un soixantenaire, j’ose accepter de dormir dans la cabine, attendant un peu de mon chauffeur qu’il soit gentleman, et qu’il me présente bien distinctement les deux couchages (j’avais repéré que la cabine était aménagée avec deux étages). Au lieu de ça, Monsieur installe tous ses bagages sur la couchette du haut. Je réfléchis à cent à l’heure, et me dis qu’après tout la nuit ne sera pas longue, je n’ai qu’à simplement m’assoupir sur le siège avant. Me revient en mémoire la nuit passée dans un bus chinois, étriquée contorsionné sur mon siège au milieu de passagers bruyants malodorants, et me dis que cette option siège passager incliné, avec beaucoup de place pour étendre mes jambes, est loin d’être inconfortable. En me voyant m’installer, mon chauffeur insiste pour que je vienne à l’arrière, m’assurant que je serai mieux. Je me retourne donc pour voir s’il a fait de la place, mais au lieu de ça, je le découvre quasi nu, sa grosse bedaine débordante pas franchement attrayante. Je refuse donc poliment, mais je commence du coup sérieusement à me sentir mal. Je m’étais jusque là jamais retrouvée dans une situation si inconfortable. Il fait tout noir, il est pas loin de minuit, je suis au milieu de rien, et un rapide check sur mon téléphone m’informe qu’il n’y a pas de réseau. Je réalise alors que de toute façon, je connais même pas le numéro d’urgence, je me promets d’y remédier dès le lendemain. Je reste ou je pars ? Seulement deux choix s’ouvrent à moi… sachant que l’option B ne me permet de toute façon pas de partir bien loin. Dans l’hypothèse A, je me remémore ma petite promesse à moi-même, à savoir que dans le moindre doute, j’esquive, on n’est jamais trop prudent. Et je me dis qu’il est encore temps. Je lui explique alors poliment mais fermement, et en tentant de paraître sereine, que je préfère finalement aller planter ma tente, que j’y dormirai mieux. Il me grommelle quelque chose du genre qu’il fait froid dehors, et que je suis safe ici, mais me laisse sortir. Je m’enfonce un peu derrière un bâtiment inhabité, et plante rapidement ma tente sur un semblant de bout de gazon, en me faisant attaquer par les moustiques. Une fois sous l’igloo, je me sens relativement protégée. Mais entre le malaise avec le chauffeur, et l’angoisse de la tique que je me suis découverte sur l’omoplate deux jours plus tôt et qui ne cesse de grossir, je ne parviens pas à fermer l’œil de la nuit.

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Le jour finit par se lever, ce qui me permet d’en faire autant, et de plier ma tente dans la foulée. Je me rend dans la baraque d’en face qui est maintenant ouverte, et commande un café. Je ne suis pas encore bien sûre de quelle attitude prendre. Je n’ai pas spécialement envie de retrouver mon chauffeur. Mais la route étant encore longue, et peu fréquentée à cette heure, il me semble possible de le recroiser même si je décide de ne pas repartir avec lui. Soit si je ne suis toujours pas prise avant qu’il ne parte, ou même il pourrait me retrouver plus loin sur la route le pouce tendu. Auquel cas la situation pourrait être un peu délicate. Comment le prendrait-il sachant que j’avais convenu que je repartirai avec lui ? Cette hypothèse ne m’enchante guère, et je me dis que s’il avait voulu abuser, il l’aurait déjà fait. Donc je décide de l’attendre près de son camion. Il ne tarde pas à se réveiller, et à me faire monter. Les premières heures sont un peu bizarres, nous nous murons tous deux dans le silence. Puis la pause café détend un peu l’atmosphère, sans pour autant retrouver un échange serein. Je prend mon mal en patience en surveillant les panneaux kilométriques m’indiquant la distance qui nous sépare d’Ottawa. L’arrivée de la capitale m’apparaît comme un véritable soulagement, mon chauffeur me dépose sur le bord du périph, et je le quitte sur un distant merci-au-revoir, un peu déçue que le plus long trajet de ma traversée se termine ainsi.

Cette traversée du continent pourrait être un gros projet en soi, mais représente pour moi juste un moyen de finir mon tour, boucler mon rêve, et m’offrir ainsi un retour un peu plus en douceur qu’un vol direct. Cela pourrait être un immense challenge dans lequel on aimerait tout miser, mais pour moi, c’est juste la dernière page d’un roman. Et je ne me donne pas de grands ambitions. Simplement atteindre l’autre côté par les voies terrestres, dans un temps et un budget imparti.  Même si je suis heureuse de découvrir le pays, son patrimoine naturel et culturel, j’accorde plus d’importance aux rencontres, et me laisse porter par l’imprévu. J’adapte globalement la durée de mes étapes en fonction de l’entente avec la personne qui m’héberge, plus qu’en fonction de l’intérêt que je porte pour l’endroit. Priorité évidemment discutable, mais qui est la mienne à ce moment là du voyage. A Ottawa, pas de grande affinité avec mon hébergeur, je ne m’attarde donc pas. J’accorde à cette ville pourtant charmante seulement quelques heures sous la pluie.

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Capitale politique du Canada, et frontalière du Québec, Ottawa se doit d’être une ville parfaitement bilingue. La moindre inscription est donc écrite dans les deux langues. Un « Hello – Bonjour » introduit chaque relation commerciale. Notre réponse permettra à notre interlocuteur de choisir dans quelle langue s’adresser. Je suis jalouse de ce bilinguisme, et me sens toute euphorique de retrouver du français ! Cela facilite grandement ma visite chez le docteur pour me faire retirer ma tique. Le médecin semble habitué des tiques, mais reste impressionné par la taille de la mienne, et me demande même l’autorisation de la prendre en photo pour former son personnel ! Il me la retire aisément, et m’explique un peu les risques de maladie que cela peut entraîner. Les tiques canadiennes ne sont pas les mêmes que leurs cousines françaises, et seraient apparemment plus souvent vectrices de maladie. Risque qui augmente avec le temps qu’elles restent accrochées. Le docteur m’interroge d’abord sur mon niveau de connaissance en biologie, puis tente ensuite de m’expliquer à mon niveau de compréhension le principe de la maladie, la connaissance que l’on a des risques, et des soins possibles en préventif ou curatif.  Il termine par me détailler trois options de prise en charge, à décider en fonction de la balance bénéfices – risques. Décision qui me revient. Je me sens un peu perdue de ne pouvoir me reposer simplement sur une autorité médicale. Mais je prends aussi conscience que la médecine n’est pas une science exacte, que le docteur bien que plus expert, n’est pas omniscient, et qu’effectivement une fois le diagnostic posé, le choix reste hypothétique. Il m’apparaît en fin de compte plutôt logique que ce soit au patient, premier concerné, de prendre la décision. Le soir, en racontant la visite à mon hôte, je lui fais part de l’enthousiasme que j’ai ressenti sur leur façon de soigner, par rapport à ce que je connais en France, curieuse de savoir si je peux faire une généralité de ce cas particulier. Mon hôte n’en revient pas que cela m’ait plut, puisque lui déteste ce système où les experts ne sont pas capables de faire leur boulot. Il ne voit pas comment nous, simple patients ignorants, pouvons faire les bons choix. Et il déplore le fait que toute cette pédagogie rallonge de manière démesurée la moindre consultation, provoquant ainsi un temps d’attente record pour l’accès aux soins.

9 juin : En route pour le Québec

Il me suffirait de traverser la rivière pour me retrouver au Québec. Mais comme je pars en fin de journée et que j’aimerais atteindre Montréal le soir, j’opte pour l’autoroute côté Ontario, plus fréquentée pour les trajets directs Ottawa – Montréal. Je me retrouve à tendre le pouce sous la pluie, dans la presque nuit, sur un nœud d’autoroutes pas possible, mais je suis étonnamment zen et confiante. Jusqu’à présent, les rares fois où je n’ai pas atteint mon objectif, une invitation pour la nuit m’est parvenue de mon conducteur directement. Mais pas d’invitation nécessaire cette fois, le stop marche en fait également lorsqu’il fait nuit, et j’atteins Montréal à une heure tout de même convenable pour me rendre chez mon hôte.

8 Responses to Retour en stop par l’Amérique (Partie 2/4)

  1. yannick says:

    Même si longtemps après la fin du périple, c’est génial de te lire! Je redécouvre des anecdotes que tu m’as déjà racontées, les images en plus cette fois-ci. Beaucoup aimé ta réflexion sur la situation étrange de l’auto-stop qui allie « proximité et anonymat », situation dans laquelle nos chauffeurs peuvent avoir tendance à se livrer de façon surprenante. Il y a un un autre élément d’explication à ce phénomène que je trouve intéressant : l’hypnose! Je m’explique : lorsqu’on réalise une activité mécanique/machinale qui demande de la concentration comme la conduite, nos défenses psychologiques s’amenuisent, nos barrières de pensées retombent, du coup on contrôle moins ce qu’on dit. C’est un des mécanismes utilisés en hypnose.
    A bientôt!

    • Sara says:

      Merci Yannick, ça me fait plaisir de voir que mes textes sont lus. Même si j’écris avant tout pour moi, pour me garder une trace, j’avoue que me savoir lue et appréciée m’aide énormément à trouver la motivation pour continuer. C’est intéressant cette remarque sur la l’impact de la concentration de la conduite sur les discussions, ça me semble sensé effectivement ! Je me dis aussi que le fait d’être côte à côte en regardant la route empêche de voir une réaction de face, yeux dans les yeux, et aide aussi peut-être à faire tomber les barrières.

  2. Thérèse says:

    coucou! merci, j’étais bien contente de te lire! ça me motive à continuer mon livre, qui est une sorte de plaidoyer pour la confiance… et que je viens de perdre avec mon ordi (volé)… mais je compte bien continuer, à écrire ce livre et à faire confiance!

    • Sara says:

      Merci Thérèse, c’est motivant ! Et chouette alors si on se motive réciproquement ;) J’imagine effectivement que tu as matière à exploiter au sujet de la confiance… Bonne écriture !

  3. Claire says:

    Bonjour Sara et encore merci pour le voyage par procuration…

  4. Anne-Laure says:

    Merci pour tes textes ! J’aime beaucoup la façon dont tu racontes ton voyage.

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