Retour en stop par l’Amérique (Partie 1/4)

20150512_134053« Et t’as fait quoi de ton vélo ? » LA question récurrente de ma traversée d’Amérique. J’y ai tant répondu durant mon retour, que je me dois d’y répondre ici. Au risque de décevoir, je l’ai vendu. Sur Trademe, l’équivalent kiwi de notre Bon coin français. Oui, vendu. Pas grand-chose, il n’avait plus grande valeur, après vingt milles bornes et un crash. Mais il me restait tellement peu de sous pour finir ce tour, que même une poignée de dollars, montait mon budget de manière assez significative. Eh oui, je l’ai vendu, avec toutes les sacoches, et sans même un pincement au cœur. Ben non, je n’avais pas noué un lien exceptionnel avec mon vélo. Peut-être parce que le choix fait en grande ignorance ne m’a pas pleinement comblée, peut-être aussi parce qu’après l’accident en Indonésie, il n’était plus très confortable. Mais aussi je pense, parce qu’après tant de mois à vivre avec le strict minimum, je me suis un peu détachée de tout ce qui est matériel. Pas au point de vouloir vivre sans rien, (hélas ?) non. Mais l’attache que j’ai pour les choses a changé : je les possède pour les user, je m’en sens leur usager plutôt que leur propriétaire. Et à partir de ce constat, il devient simple de s’en détacher, et même plaisant de les savoir continuer à vivre. Mon vélo est d’ailleurs a priori parti faire le tour d’Amérique latine !

Et pourquoi finir ce voyage seule ? Dur à dire… Le voyage forme et déforme, il nous fait grandir pour sûr, et nous fait changer aussi, qu’on le veuille ou non. Le temps passe par là, avec toutes les questions existentielles qu’il sème sur son passage. On remet tout en question, que veut-on faire de sa vie, que va-t-on faire de sa vie ?…  S’il est difficile et très personnel d’expliquer la fin d’une relation, il m’est par contre plus simple d’expliquer mon choix de finir le voyage seule. Il y a eu cette envie au fond de moi, comme un élan que je ne pouvais retenir, une évidence, un besoin presque : l’envie irrésistible de vivre l’aventure en solo. Loin d’être lié à un quelconque dégoût du voyage à deux, ce désir est au contraire né de toute la richesse que les vingt mois de voyage avec Matthieu m’ont apportée : la confiance précieuse et nécessaire pour oser me lancer seule. Le choix bien que nourri par un désir puissant, n’a pourtant pas été simple. Puisqu’il engendrait le deuil d’un rêve que j’avais en commun avec Matthieu. Un rêve qu’on n’osait pas prononcer en partant tant il semblait inaccessible : faire le tour du monde à vélo. Rêve dont le dénouement était maintenant si proche, semblait tellement possible. Et rêve que je n’aurai finalement pas accompli. Faire le deuil aussi d’un happy end. Si on n’osait pas en parler publiquement, on se l’était fantasmé entre nous la fin de ce tour du monde. Combien d’heures passées à rêver de l’arrivée, à essayer d’imaginer les sentiments incroyables que l’on doit pouvoir ressentir ? Décider de finir le voyage seule, c’était aussi mettre une croix là-dessus. Une question m’a taraudée tout le long du voyage : à quel point je dois m’attacher à mon rêve ? Combien de kilomètres a-t-on roulé, sans plaisir aucun et avec tant de difficultés, avec pour seule motivation de pouvoir se dire qu’on est arrivé jusque là à vélo ? Une motivation qui pouvait sembler parfois absurde, tant elle impliquait de difficultés, mais une absurdité qui s’envolait aussitôt l’objectif accompli, pour nous laisser immerger par un sentiment de bonheur intense procuré par la satisfaction du rêve réalisé.  Mais faire des choix durs sur le moment présent en prévision d’un bonheur futur était une faculté que je n’avais plus à ce moment là du voyage. J’avais atteint l’autre bout du monde à vélo, et j’en éprouvais déjà une immense satisfaction, j’avais une volonté farouche de finir le tour, mais pas suffisante pour m’astreindre au choix du vélo. Et parallèlement, j’avais une autre idée de moyen de retour, qui me paraissait tout autant un challenge, et dont l’aventure en elle même me faisait de nouveau littéralement rêver : traverser le continent, du Pacifique à l’Atlantique, en auto-stop. Alors c’est décidé, je troque mon vélo contre un sac-à-dos, et je reprends la route le pouce en l’air !

Où atterrir ?  Le choix de l’Amérique du Nord plutôt que latine s’est avéré assez évident par rapport à notre désir de finir ce tour relativement rapidement et en minimisant les difficultés. Une langue que l’on connait, ainsi qu’une culture occidentale devraient sans doute nous demander moins d’effort au quotidien. J’avais par contre envie que l’avion soit juste un moyen de traverser l’océan et tenais par conséquent à atterrir dans une ville sur la côte ouest, en tenant évidemment compte du prix des billets. Ma première idée fut Vancouver par préférence spontanée des Canadiens sur les Etats-Uniens, par facilité des visas, et aussi par rapport à tous les retours que j’avais pu lire sur le stop dans ces deux pays, sans conteste bien plus simple au Canada. Mais en regardant de plus près sur la carte, j’ai remarqué que Vancouver n’était en fait pas exactement sur l’océan. Et cela me frustrait sérieusement. S’en suivirent alors de longues recherches, à étudier la carte et les comparateurs de vols, pour essayer de trouver la solution qui me conviendrait le mieux : sur la côte, au moins cher, et cohérent. Puisque je m’ajoutais volontairement une dernière contrainte : ne pas repartir vers l’ouest. Et nombreux vols outre-pacifique au départ d’Auckland nécessitent un transit via l’Australie. Ce parcours tellement absurde au vue de la cohérence de notre avancée progressive d’ouest en est, était pour moi juste inenvisageable !

De fil en aiguille, je finis par trouver mon bonheur dans un vol Air New Zealand Auckland-San Francisco. San Francisco : le nom lui-même m’évoque mille et une images que j’ai bien envie d’aller confronter à la réalité. L’idée me plaît, d’autant plus que je vais avoir la chance de m’y faire accueillir en toute simplicité et tant de générosité par Isaline et Konstantinos, couple suisso-grec amis d’amis rencontrés en voyage. Je ne pouvais rêver mieux pour le lancement de cette nouvelle aventure.

Après treize heures de vol, et un bon de sept heures dans le passé, me voilà de retour dans l’hémisphère nord qui m’accueille par une belle journée de printemps.

9 mai : Quand San Francisco s’éveille…

Isaline m’attend à l’aéroport, son accueil me donnerait preque l’impression de retrouver une amie. Je suis dans une humeur des plus positives pour découvrir cette ville, première étape de ma dernière ligne droite. C’est indéniable, San Francisco m’a plu. Pour ses maisons colorées et ses collines, sa fameuse maison bleue bien accrochée, la baie et l’océan, le Golden Gate Bridge tout droit sortis des films, la colonie de sea lions (otaries) qui squatte le quai 39, les pélicans volant au-dessus de l’océan, mais aussi les camions pompiers luisants, les school bus et taxis jaunes, les escaliers en façade comme dans Pretty woman, les promeneurs de chiens, tous les vélos, les gens qui se baladent au rythme de la musique sortant d’un poste calé sur leur épaule. Me promenant à pieds, je me laisse surprendre par la main rouge en guise de feu piéton au niveau des passages cloutés, et surtout me laisse complètement charmée par les conducteurs qui s’arrêtent pour vous laisser passer (après huit mois en Nouvelle Zélande où cette priorité n’existe pas, c’est juste wahou !). De la musique, du soleil, des sourires, cette ville respire la joie de vivre.

Après quelques jours à sillonner la ville en long en large et en travers, à renouer ainsi avec le plaisir de flâner en ville, et quelques soirées de discussions passionnantes et en français avec des gens inconnus qui me donnent pourtant l’impression d’être avec des amis de longue date, me voilà pleine d’énergie pour reprendre la route le cœur ouvert à l’inconnu, direction plein nord.

9-19 mai, USA

Californie, Oregon, Washington. 11 jours, 1000 Miles (1600 km), 24 lifts.

Je me lève de très bonne heure, pour me laisser le temps de sortir de San Francisco et avoir encore une bonne journée devant moi pour atteindre mon objectif. Avec Couchsurfing, je planifie mes étapes. Moins de liberté, mais je me sens plus en confiance sur la route en sachant que je suis attendue le soir. Ça me rassure de savoir et de pouvoir montrer que je maîtrise mon aventure. Je prends un bus pour sortir de la ville, franchit le Golden Gate bridge par une belle lumière matinale, je suis dans une humeur hyper positive. L’appréhension que j’éprouve face au défi que je me suis lancé me donne juste ce qu’il faut d’adrénaline pour transformer mes craintes en excitation. Il me tarde de commencer. Il est 9h quand j’atteins Petaluma, et la petite route locale qui va me permettre de rejoindre la fameuse route côtière n°101 qui me mènera jusqu’au Canada. Il n’y a pas beaucoup de circulation, mais je suis confiante. Et je n’attend pas bien longtemps avant qu’une voiture ne fasse demi-tour pour me prendre. Travis, 25 ans, va vers le sud, mais a du temps devant lui, et décide alors de rejoindre sa destination en passant par la côte, pour faire un bout de route avec moi. Papa d’un petit garçon de sept mois, mais séparé de la maman, il est en pleine bataille avec la justice pour essayer d’obtenir la garde de son enfant. Cette première rencontre me donne le ton de ce qui m’attend pour les deux mois à venir. J’ai beaucoup de kilomètres à parcourir mais peu de temps, la majeure partie de mon temps sera donc sur la route, et plus précisément sur le siège passager au côté de conducteurs inconnus. Et je ne me rends pas encore bien compte à ce moment précis de la richesse qui va ressortir de cette configuration.

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Durant deux semaines je remonte donc la côte, découvrant des paysages grandioses et sauvages, au rythme de mes nombreux guides locaux : chauffeurs d’un jour ou hôtes d’un soir. Et même parfois les deux à la fois ! C’est le cas de John, 68 ans. A ma requête Couchsurfing, il me répond qu’il fait la même route que moi, à bord de son van aménagé, et me donne son planning détaillé. Après une journée de « route touristique » à nous arrêter à chaque phare, plage, rivière qui nous fait de l’œil, je me retrouve garée sur un parking face à l’océan, à dérouler mon duvet sur la banquette arrière du van, tandis que John s’installe un matelas d’appoint dans l’allée. Promiscuité étrange, je remercie la nature de m’avoir donné le sommeil facile et profond ! John a sur le toit de son van des canoës, et rejoint le lendemain des copains pour une exploration de la côte à ras des vagues. J’aurais adoré me joindre à eux mais le niveau de canoë techniquement élevé me contraint à renoncer. Je passe tout de même la soirée au camping avec cette joyeuse équipe. Ambiance conviviale à refaire le monde, à partager nos expériences de voyages et aventures, notre goût pour les langues et les cultures, et nos trucs et astuces de vie dans la nature ! Le tout autour d’un dîner de camping bien typique : les traditionnels épis de maïs grillés au barbec, la fameuse chowder (soupe de fruits de mer), et les incontournables « smores » (sandwich crackers/chocolat au milieu duquel on vient glisser des marshmallows grillés au-dessus du feu, leur chaleur venant faire fondre le chocolat) qui me rappellent de vieux souvenirs d’enfance. J’avais tout juste sept ans, j’avais pris l’avion pour la première fois, avec ma famille au grand complet, pour aller célébrer le mariage de mon oncle expatrié en Amérique. Vacances de seulement deux semaines, et souvenirs tellement ancrés dans ma mémoire. C’est fou ce que le voyage marque les esprits.

La route 101 m’offre donc son lot de plages et d’océan, de séquoias géants, et de cannabis aussi. Je me contente de le côtoyer, mais ne le fais pas qu’à moitié, que ce soit en feuilles séchées que l’on me propose plusieurs fois par jour, en pot sous éclairage artificiel chez mes hôtes, en je ne sais trop quelle forme qu’on fume dans une pipe à eau, et surtout dans les grandes plantations de bord de route, avec ces fermes qui surgissent de partout depuis la légalisation toute récente du cannabis à usage récréatif dans l’état d’Oregon. Il y a aussi les dunes, repérées sur la vue satellite de google maps, pour lesquelles je m’accorde un crochet. Ces montagnes de sable sont définitivement un de mes paysages de prédilection. Et j’ai la chance de m’y faire conduire par Tobias, 26 ans, baroudeur expérimenté, qui se rend jusqu’aux dunes pour la joie que lui procure le parapente. Ses yeux pétillent encore en évoquant les souvenirs de son périple de six mois à travers l’Europe, son émerveillement pour notre patrimoine, la richesse de ses rencontres sur la route en auto-stop, et ses souvenirs insensés de nuits passées dans les trains, ou dans son hamac tendus dans des endroits plus insolites les uns que les autres. C’est un plaisir de le voir prendre son envol si gracieusement, prenant place naturellement au milieu d’un ballet de voiles colorées semblant parfaitement synchronisé. Je reste quelques heures à courir, à rouler, à rêver sur ce tas de sable géant, terrain de jeux infini pour petits et grands. A savourer ce simple petit bonheur que me procure le sable chaud dans lequel j’enfouis mes pieds nus, tandis que le vent frais souffle dans mes cheveux.

Puis je finis par quitter la côte pour m’enfoncer dans les monts enneigés d’Olympic. Konstantin, 36 ans, Ouzbek, a immigré aux Etats-Unis avec toute sa famille lorsqu’il avait dix-huit ans. Trop contente de rencontrer un Ouzbek, je ne peux m’empêcher de lui faire part de ma traversée. Quel plaisir pour moi de pouvoir partager les souvenirs de ma découverte de cette culture que j’ai beaucoup aimée, et quel plaisir pour lui de raconter son pays à quelqu’un qui le connaît. La route étant relativement longue, la conversation glisse naturellement sur un terrain plus personnel. Séparé de sa femme depuis deux mois, Konstantin vit dans sa voiture. Chaque soir, il se gare au bord d’un lac, non loin de la prison où il travaille. Sa femme l’a quitté, insatisfaite du train de vie qu’il pouvait lui offrir. Lui se considérait pourtant heureux ainsi, elle et lui, leurs quatre enfants en bas âge. Ils avaient tout ce dont ils avaient besoin. Il ne comprend pas sa femme, est triste de ne plus voir ses enfants. Il se débrouille comme il peut dans sa voiture, un cintre pendu à la fenêtre avec son uniforme de travail, il passe ses soirées paisibles au bord du lac. Pourquoi vouloir toujours plus ? Le matin, il part de bonne heure prendre sa douche à la prison, avant d’attaquer sa garde. Il me partage les histoire de ses détenus, me raconte la vie en prison, me donnant ainsi un petit aperçu de tout un univers qui m’est totalement inconnu. Après un au-revoir spontanément chaleureux après tant de confidences partagées, il me dépose devant la maison de mes hôtes du soir : Sheila et Gary, retraités connectés, vivant aux portes du parc national. Gary aime se promener dans ces montagnes, Sheila ne le suit plus, mais n’aime guère le laisser partir tout seul. Ils m’invitent donc à rester une nuit de plus chez eux pour me et lui permettre une belle journée de balade, pour mon plus grand plaisir. A la question que l’on peut parfois se demander, sur les motivations à héberger gratuitement de parfaits inconnus, je peux en présenter ici une réponse très concrète : le désir d’un échange réciproque. Belle journée de marche dans les montagnes, à avoir la chance d’observer une faune sauvage peu farouche : chevreuils, tamias, et marmottes rousses.

Cette côte ouest m’aura donné une image de l’Amérique bien plus positive que l’idée que j’en avais, et m’aura donné évidemment l’envie de revenir en prenant plus le temps. Mais arrive maintenant le moment de quitter le pays et faire mon entrée au Canada, d’où je mettrai le cap plein Est jusqu’à atteindre l’océan Atlantique :)

3 Responses to Retour en stop par l’Amérique (Partie 1/4)

  1. Anne-Laure says:

    merci beaucoup de raconter ton voyage, même si c’est quelques mois après ton retour ;-) les photos sont super jolies :) du coup tu as continué à dessiner jusqu’à la fin de ton voyage ?

    • Sara says:

      Merci :-) Les photos sont prises avec mon téléphone, donc pas de grande qualité, mais c’est vrai que ça donne déjà un petit aperçu. J’ai un petit peu dessiné mais pas grand chose, l’essentiel de mon carnet est rempli par l’inventaire des mes conducteurs et couchsurfeurs !

      • Anne-Laure says:

        c’est super d’avoir tout noté :) Ca te fera plein de souvenirs à feuilleter de temps en temps ;-)

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