Une semaine à Bangkok (et autres mésaventures)

Bien que Bangkok se trouvait sur notre route, on n’avait pas vraiment envie d’y passer. Les grosses villes, c’est pas ce qui nous botte le plus, à vélo c’est compliqué (surtout Bangkok, à en lire quelques récits ça nous semble juste impensable d’y entrer à vélo), ça nous coûte cher et ça nous prend beaucoup la tête. Alors peut-être est-ce une honte de passer si proche de Bangkok et de s’arranger pour la contourner, mais je crois qu’on était prêt à l’assumer. Mais les circonstances en ont voulu autrement.

Entre le besoin de changer la jante du vélo de Matthieu, la nécessité de renouveler une partie de notre matériel, et le temps venu de faire le rappel du vaccin contre la rage, on sent qu’il faut qu’on y aille. On en profitera aussi, tant qu’a faire, pour faire notre visa indonésien, ce qui devrait nous éviter de passer dans les prochaines capitales (Kuala Lumpur et Singapour), si tout se passe bien. Par contre, on décide de laisser les vélos a Ayutthaya, et de faire l’aller-retour en train.

Mardi 11 février au matin, avec notre barda sous le bras, on quitte l’ile d’Ayutthaya en bateau pour atteindre la gare, puis on monte dans un train pour Bangkok.

Arrivé à destination, on sort de la gare confiant, et part à la recherche d’un petit hôtel pour passer quelques jours. Mais wahou… on se sent un peu comme un indien dans la ville. On avait pris l’habitude de trouver l’hôtel le moins cher de la ville en en faisant vite fait le tour à vélo, mais là on réalise que ça va pas être la même chose.

On reprend deux minutes notre souffle, et on essaye de changer d’angle d’attaque. On ne va pas trouver comme ça… mince on aurait trop du faire des demandes couchsurfing, on gère pas du tout, là. Apres une demi-heure et seulement deux tentatives infructueuses (on doit pas se trouver dans un endroit touristique, y a quasi pas d’hôtel),  on se décide à ouvrir le guide du routard emprunté à la guesthouse d’Ayutthaya, et on pointe une adresse à un budget convenable non loin de l’ambassade d’Indonésie, de l’hôpital et des centres commerciaux, ce qui devrait  simplifier nos démarches. On grimpe dans le métro aérien, et survole la ville jusqu’au Siam District.

Et là…

On arrive en haut lieu d’occupation. Malheureusement, on ne rencontrera aucun local durant notre semaine, on n’en n’apprend donc pas tellement plus sur les événements. Ce qu’on comprend, c’est que différents lieux stratégiques de la ville sont occupés. Le tout a l’air plutôt bien organisé, des repas sont servis trois fois par jour, on voit les gens faire la file puis manger debout l’assiette à la main. Des grandes bassines installées pour faire la vaisselle. Tous les soirs un discours est retransmis sur grand écran, et suscite acclamations et applaudissements. Tout plein de stands vendant tout et n’importe quoi se sont installés sous le métro aérien, sur ce grand carrefour complètement fermé à la circulation. Les babioles aux couleurs de la France Thaïlande pullulent.

Mais il y a pas mal de touristes, et on ne sent pas vraiment de tensions, donc on décide de rester par là, et on se trouve une chambre à prix correct. Mission 1 réussie :)

Le programme s’annonce très chargé pour cette « semaine de pause » qui sera tout sauf reposante :

  • Mardi : Trouver une agence de voyage qui veut bien nous délivrer des réservations de billets d’avion pour l’Indonésie pour pouvoir faire la demande de visa (hmm, ca nous remémore de bons souvenirs…), ici c’est plus simple qu’en France, la première agence de voyage dans laquelle on entre nous fait ça sans sourciller, normal. Parfait. Mission 2 réussie :)
  • Mercredi matin : Aller à l’ambassade, remplir le formulaire (bon on commence à être fortiche, on boucle ça rapidement), demander confirmation sur la validité du visa. On a vu sur internet que le visa était valable trois mois lorsqu’il est délivré en France ou en Malaisie, mais on n’a pas trouvé l’info pour Bangkok. Mais discuter avec les petits exécutants des ambassades, c’est jamais concluant. Voila comment une simple demande de formalité devient un vrai dialogue de sourd : 

moi : how long is available the visa ?
l’exécutant : when do you want to leave ?
moi : euh, en quoi ca l’importe, il peut pas juste répondre a ma question ?
matthieu : faut croire que non. 25th April.
– l’exécutant : No, it’s too late, you can do it later.
moi : but we won’t be in a big city after, this is why we want to do it now. Can you just tell me please how long is the visa available ?
– l’exécutant : There are many indonesian embassies. Where do you go ? Malaysia ? you can do it in Kuala Lumpur.
matthieu : laisse tomber, il dira rien de plus. Autant tenter. Anyway, we want to do it now, please.
– l’exécutant : up to you.

C’est ça, va, « up to me »… toutes les formalités sont on ne peut plus procédurières, mais il ne peut pas nous donner une info basique. Ça me rend folle. En plus, on a du payer d’avance. Y a plus qu’a croiser les doigts… Et en plus de ça, le visa est normalement fait en deux jours ouvrés, mais manque de bol, vendredi est férié, ça nous oblige donc à rester jusqu’à lundi. Une américaine d’origine indonésienne a son avion samedi (un vrai billet, elle), elle essaye alors de parlementer, en indonésien, pendant dix minutes, y a rien a faire, le type veut rien savoir. Après tout, c’est pas plus mal, on sera moins speed pour tout ce qu’on a à faire. On va pas se laisser abattre. Mission 3 : en attente…

  • Mercredi après-midi : trouver une magasin de vélo pour faire réparer la jante. Apres deux traversées de la villes, trois visites de « bonnes adresses » trouvées sur le net (la première fermée, la deuxième n’a pas de matériel pour vélo de « touring »), la troisième comprend notre requête et a ce qu’il faut. Ce sera prêt demain. Parfait. Mission 4 : réussie :) C’est ça le truc, ne pas se donner plus d’une mission par demi-journée, pour  ne pas être déçu.  Les recherches vaines nous auront tout de même fait découvrir Bangkok par les khlong (canaux).

  • Jeudi matin : hôpital. Le centre de vaccination nous avait dit avant de partir que le vaccin contre la rage nécessite un rappel un an plus tard. On trouve sur un blog de cyclos qui nous fait rêver (et oui, c’est toujours de bonnes adresses) un hôpital qui fait ça sans rendez-vous et pour bien moins cher qu’en France. On file donc de bon matin à l’adresse indiquée. L’hôpital ressemble plus à un grand hôtel qu’à un hôpital, on croit rêver. Et pourtant, il répond aux normes internationales, la preuve que ce ne sont pas les contraintes médicales qui contraignent à faire de ces lieux des endroits morbides. Des hôtesses toutes bien habillées nous reçoivent très gentiment, on nous fait remplir un formulaire bien détaillé qui veut connaitre le motif de notre visite, notre religion, notre race. Euh… race, on coche quoi ? La secrétaire me répond en souriant : caucasien. Ah ouai ? on est donc des caucasiens… tout ça me laisse songeuse. Notre carte de patient en poche, on monte à l’étage, pour la consultation. Le doc nous dit que les recommandations auraient changées, il n’est plus nécessaire de faire un rappel du vaccin contre la rage… grr, ca veut dire qu’on est venu pour rien ? pis qu’on a payé une consultation pour rien ? Par contre, en regardant nos fiches de vaccinations, il nous demande pourquoi on n’a pas fait le vaccin contre l’encéphalite japonaise et nous le recommande. Euh… (je lance à Matthieu) c’est pas celui qu’on pensait faire avant de partir mais qu’on a renoncé à cause du prix ? « It was too expensive ». Du tac-au-tac, il me répond « Ah, it was expensive in your country ? here it is cheap, I would recommand you to do it. »  Bon, tant qu’à être venu, tant qu’à payer, autant que ça serve à quelque chose non ? Et voila comment on s’est retrouvé à pratiquer cette étrange type de tourisme qu’on venait de découvrir : le tourisme médical. Mission 5… on va dire… réussie (même si l’objectif atteint n’était pas l’objectif projeté).

L’hôpital en question, juste pour donner une idée des lieux.

Apres la piqûre, le bras de Matthieu devient tout rouge. La piqûre lui a fait plus mal que normal, donc ce n’est surement rien de plus qu’une simple petite hémorragie, mais tant qu’à être là, autant montrer aux médecins. Ces derniers s’inquiètent d’une réaction allergique et nous recommandent d’attendre ici une heure pour s’assurer que ça passe. Café, jus de carotte et eau fraîche à volonté, fauteuils confortable et wi-fi, clim’, ma foi, c’est pas de refus ! Tout ce qu’on se descend me donne l’occasion d’aller visiter les toilettes. Aussi classes que le reste du bâtiment, il y a même une sonnette d’urgence dans chaque cabine ! mais la porte s’ouvre sur l’intérieur, c’est malin. (ça, c’était le détail pour les archis qui nous suivent ;) Matthieu en fait de même une fois que je lui ai indiqué le chemin, je le vois chercher partout, malgré les gros panneaux fléchés. Il me regarde perdu, je lui remontre le panneau. « Pff, cet euphémisme idiot, je vois restroom je me dis que c’est pas là ! » Aïe aïe aïe, faut vraiment qu’on apprenne l’anglais ! Parce que je me moque, mais je fais guère mieux. Quand l’infirmière, pour me prendre la température, me dis « under the tongue », moi je me raccroche au seul mot que j’ai saisi au vol, c’est à dire le mot « tongue » (et j’étais déjà plutôt fière de moi de le connaitre ;) avant de lui tirer la langue, tout en grâce ! Et Matthieu se marre ! Un partout !

  • Jeudi après-midi : ambassade de France, pour faire les procurations pour les prochaines élections. Le secrétaire nous dit que le consulat n’est ouvert que l’après-midi. Oh, mais sur internet, c’est noté que l’ambassade est ouverte toute la journée. Ah oui, mais l’après-midi c’est que sur rdv. Revenez demain. Mais demain c’est férié non ? ah oui. Revenez lundi donc. Mais lundi on sera plus là… On peut pas juste remplir le papier, et vous le ferez signer demain. Ah ben non, faut que je vous laisse le récépissé. Mais ça nous embête pas si on ne l’a pas. Ah oui mais nous on fait les choses comme il faut, c’est soit on fait soit on fait pas, mais on va pas faire les choses a moitie ça non, ça marche pas comme ça. Bon ben tant pis, on ne votera pas cette année, c’est dommage. Bon.. attendez, je vais appeler le consul, je vais voir s’il peut faire quelque chose, mais n’ayez pas trop d’espoir. Blablabla deux français blablabla non ils t’entendent pas blabla mais ils partent dimanche. C’est d’accord, il va pouvoir vous le signer. Vous avez de la chance que le consul soit de bonne humeur ! Merci Monsieur. Voila qui résume tout à fait le fonctionnement des ambassades : selon l’humeur du consul ! Mais mission 6 réussie :)

L’ambassade de France se trouve au 23eme étage

La poste centrale étant juste à coté de l’ambassade de France, on se permet deux missions dans l’après-midi. Ça commence à faire longtemps que notre matériel n’est plus adapté, que nos sacoches explosent, et on a encore plusieurs mois de voyage à venir, alors on se dit qu’il est grand temps d’agir. On renvoie la tente en France, pour faire réparer la moustiquaire, petit problème qui commençait à rendre nos bivouacs vraiment pénibles, ainsi que les vêtements de grand froid qui ne devraient plus nous servir d’ici un bout de temps. 5 kg de moins, youhou ! On renvoie en Australie nos sacs de couchage et vêtements d’hiver, et hop,  6 kg de moins ! Ça semble si simple… mais la décision a été dure, maintenant, nos affaires nous attendent à Townsville (contact Warmshowers), les dés sont jetés, il faut qu’on y arrive. Mission 7 réussie :)

  • Vendredi, samedi + toutes les autres soirées : Finalement, toutes les choses qui ne dépendaient pas de nous se sont passées à peu près nickel, c’est au contraire notre mission shopping qui est devenue un vrai calvaire. Maintenant qu’on a renvoyé tout ce qui nous convenait plus, il faut absolument qu’on se ré-équipe. Une deuxième tenue d’été pour chacun, et surtout une tente. On a le sentiment de ne pas être exigeant, mais faire les emplettes dans une ville, un pays qu’on ne connait pas, qui a des codes et des besoins différents, c’est pas si simple. On s’efforce de revoir nos exigences à la baisse, mais c’est pas gagné. On sillonne les immenses centres commerciaux de Siam District, des gratte-ciels modernes gigantissimes, climatisés, ou s’alignent des boutiques de marques de luxe. Pourtant il y a tout plein de monde, est-ce qu’ils viennent juste faire du lèche-vitrine en profitant de cet immense espace de fraîcheur, ou bien ces thaïlandais sont-ils complètement différents de tous ceux qu’on a rencontrés dans la campagne avoisinante, on ne comprend pas bien. On essaye une autre alternative, le marché du week-end, à l’autre bout de la ville, peut-être est-ce plus par là que le thaïlandais moyen fait son shopping. Que nenni, dans ce marché, il n’y a que des touristes, qui ont l’air de prendre plaisir à marcher à deux a l’heure dans ces allées étroites et cette chaleur suffocante.  On fait de nouveau chou blanc.

Les grands centres commerciaux de Bangkok, au top de la modernité.

On retourne dans les grands centres commerciaux, et on finit tout de même par trouver deux ou trois magasins de tentes, mais ils n’en ont plus aucune de deux places (forcément, elles sont toutes dehors pour l’occupation, pas de bol).  Apres des heures et des heures d’épuisement et d’acharnement, Matthieu nous déniche une petite igloo deux places verte, sous une pile de grandes tentes bleu pétard (pour le bivouac bof bof). On demande au vendeur de l’essayer pour vérifier un peu de quoi elle a l’air. Ça semble pas si mal, mais un des arceaux est cassé, oups :s heureusement qu’on vérifie. Le vendeur nous le remplace, on conclut l’affaire. Bon, elle est carrément plus lourde que notre petite vaude ultralight, mais au moins elle est plus grande et plus aérée, ce qui devrait être bien plus confortable pour le climat. Avec ses deux portes et ses deux fenêtres, elle a carrément des airs de palace ! Je parviens à me trouver un T-shirt, Matthieu un short, et on abandonne à ce stade. Sachant que parallèlement, on s’était mis en tête de s’équiper d’un petit ordinateur. Depuis qu’on dort plus souvent en hôtel, avec toujours un accès wi-fi, et à force de rencontrer tout plein de voyageurs des temps modernes, tous bien équipés, on se prend à rêver de pouvoir écrire le blog bien tranquillement depuis notre chambre, de pouvoir produire des petits montages vidéos, etc. Mais avec l’arrivée des tablettes, qui semble avoir remplacé les  mini-ordinateurs, on galère à trouver notre bonheur. On se remet en question, on change d’avis trois fois. Bref, après des heures de piétinage dans les boutiques, et de réflexions épuisantes, on abandonne également. Je crains donc qu’on ne puisse considérer la mission 8 comme réussie. Tant pis.

  • Dimanche : notre jour de répit. Vidé de toute énergie après cet échec, on tente de retrouver une certaine motivation à profiter de notre dernier jour à la capitale pour faire un peu de « tourisme ».  On embarque direction Wat Arun, parce qu’on a lu sur internet que voir Bangkok sans voir ce temple, c’est un peu comme voir Paris sans voir la tour Eiffel. Alors là je me dis que quand même, ce serait la honte. Wat Arun, c’est le temple qui figure sur les pièces de 10 bahts, vu de près il est assez rigolo, on dirait qu’il est décoré de tout plein de vieilles porcelaines cassées. On se contentera de cette visite, de toute façon, on a le sentiment de mieux découvrir la ville en la « vivant » plutôt qu’en la « visitant ».
  • Lundi : Récupération des visas. On arrive dix minutes avant l’ouverture, la file est déjà longue. A deux heures frappantes, ça ouvre. On continue la file à l’intérieur, l’angoisse augmente, « pourvu que ce soit trois mois », je regarde à gauche à droite, en trépignant d’impatience… quand : oh, regarde (mon regard tombe sur un formulaire rempli, affiché au mur) : place of birth : chenove !! ça pourrait être moi ! En y regardant de plus près, y a pas que ça qui pourrait être moi… même le numéro de passeport, ils ont laissé le mien ;) Dis donc, t’as vu la classe, c’est que j’ai été bonne élève pour qu’ils prennent mes réponses en modèle :) Cela me semble un bon présage, notre tour arrive, et ouf, trois mois ! On a donc trois mois pour atteindre l’Indonésie, et ce précieux visa nous permettra d’y rester deux mois. Pas assez pour faire tout à vélo, mais toujours plus que le simple mois autorisé sans visa. Mission 3 réussie :D

De retour à Ayutthaya, il fait nuit quand on rejoint notre auberge. La propriétaire nous montre notre chambre, elle est beaucoup plus petite que celle lors de notre première venue et par conséquent beaucoup plus chaude, pour le même prix. On n’a pas pour habitude de râler, mais – peut-être est-ce du à la fatigue de la semaine passée – cette fois, on ose demander poliment si elle ne peut pas nous faire un rabais. La dame, charmante au demeurant, nous répond en hurlant que si on n’est pas content on n’a qu’à partir. Wahou, rien que ça. Il fait nuit, on a juste envie de se coucher, mais sa réaction nous fait tellement mal, qu’on se motive à aller faire le tour des guesthouse voisines au cas ou on trouverait mieux. L’une d’elle a une chambre libre, bien plus confort pour à peine plus cher, on demande donc à tout hasard si elle n’a pas de chambre moins chère, dans le sens ou on se contenterait de plus basique.  Rebelote, la maîtresse des lieux s’énerve. « Mais vous êtes français, comment pouvez-vous trouver ça cher ? Moi si je viens à  Paris, j’en ai au moins pour cent euros la nuit. »

Sans le savoir, cette dame vient de nous faire comprendre la raison de notre malaise qui a commencé au Laos et qui ne cesse de s’amplifier. C’est un fait, on n’en a plus que marre de ne pas arriver à se détacher de l’image de riche qu’on renvoie aux gens ici, alors qu’on cherche chaque jour à dépenser le moins possible. Mais ce soir on comprend, comment leur en vouloir ? C’est eux qui ont raison, on a de quoi se payer des hôtels pour la nuit, et faut être riche pour ça. Si on n’a jamais souffert de cette relation jusque la, c’est qu’on vivait réellement avec peu. Notre voyage avait un coût global certes, mais au quotidien, on dépensait réellement le minimum. On faisait tout notre possible pour ne pas avoir à payer la nuit, pour la simple raison qu’on n’aurait jamais pu faire autant durer le voyage dans le cas contraire. Ici, le prix des chambres est moindre, alors on se dit qu’on peut se le permettre. Quand j’y repense, a la base, je trouvais qu’il y avait presque quelque chose de malsain dans le fait de pouvoir s’offrir un hôtel ici, alors que pas chez nous, de profiter de la différence de niveau de vie pour m’offrir quelque chose d’inaccessible chez moi. Mais a force d’entendre tout le monde nous dire « vous verrez l’Asie du Sud Est c’est trop bien, on mange et on dort pour rien du tout », j’en ai fini par oublier ma gène, après tout si tout le monde en profite (et a l’air de trouver ça tout a fait normal), pourquoi pas nous ? Le pire dans tout ça, c’est qu’on ne se sent même pas mieux qu’avant. Depuis le Laos, on a une baisse de moral générale significative, on met ça sur le dos de l’épuisement du voyage au long cours, alors on se dit, bon payons nous un hôtel si on sent qu’on en a besoin. Mais ce soir, on comprend qu’on se leurre. En se payant de temps à autres des hôtels, ce qui se produit, c’est que chaque tronçon entre deux hôtels devient plus pénible, fatigant, la seule chose qu’on attend c’est d’atteindre l’hôtel. On n’arrive plus a profiter de la route, on avance dans le seul objectif d’atteindre l’hôtel suivant. Alors qu’auparavant, on était oblige de trouver un rythme lent, confortable, tenable sur la durée. Par ailleurs, aussi peu cher coûtent les chambres (on arrive quasi toujours à trouver entre 5 et 10 euros), cela reste toujours plus que zéro. Idem pour les repas, certes un plat à un ou deux euros au restaurant, c’est rien du tout, mais c’est beaucoup plus que le kilo de pâtes des bas de rayons de nos supermarchés. Résultat, alors qu’on était sur que nos dépenses diminueraient dans cette région du monde, notre budget quotidien moyen a plus que doublé, nos économies sont en chute libre. Conséquence directe, on commence à angoisser pour la suite, à ce rythme là, va-t-on réussir à atteindre notre nouvel objectif ?

Ces histoires d’hôtel nous ayant énervés, on renonce au jour de repos supplémentaire qu’on pensait se prendre, pour se remettre de notre semaine de repos a Bangkok (!) et on reprend la route sans grande motivation. Lors d’une courte pause, Matthieu regarde la jante de sa roue avant, juste comme ça, pour vérifier. Et là, c’est le drame. La jante subit la même déformation que la jante arrière. C’est pas vrai… il s’assied, se tait, je ne sais que dire que faire, je regarde la jante mais je ne vois pas grand chose. Je relativise, la déformation de sa jante arrière a commencé en Chine et ça a tenu jusque là, on devrait donc pouvoir continuer un bout sans trop de craintes. Mais Matthieu ne le voit pas du même œil, ça fait un mois qu’il n’utilise plus le frein arrière et qu’il est en stress, il était enfin soulagé de repartir à neuf, et voilà que c’est l’autre qui fait des siennes. Alors, « c’est nul le voyage à vélo » est tout ce qu’il trouve à redire. En plus la route est plate, monotone, ennuyante à souhait, laissant ainsi nos esprits libres de ressasser toutes ces mauvaises pensées.

On croise tout de même deux-trois trucs sympas qui nous redonnent un semblant de sourire, si on avait zappé ce tronçon, on aurait pas vu ça :

– Un autre vieux temple peu après avoir quitté Ayutthaya, toujours en activité, et complètement libre d’accès. Le genre de découvertes qui fait plaisir, et qui nous conforte encore dans l’idée qu’on peut faire un voyage vraiment chouette, même en contournant les sites payants.

– Et plusieurs temples modernes, avec des dizaines de sculptures, de moines à taille humaines, et de bouddhas gigantesques. Je ne me lasse pas, j’adore toujours autant ces sculptures.

– Et un jour, sur la route : oh, regarde, là, qui file dans le buisson, mais c’est quoi ??
20 mètres plus loin, lààà, au milieu de la route, regaaaarde :

Un crocodiiiiiiiiiile !!!!

Bon, la relecture que Matthieu fera de mon article m’oblige à vous avouer que ça n’était qu’un lézard (pff, c’est nul les naturalistes, ça casse tout ;). Ceci-dit, c’est quand même le troisième plus gros lézard au monde, qui peut atteindre les 3 mètres de long et peser jusqu’à 60 kg ! Un varan malais de son petit nom, ou Varanus salvator (ah ça je préfère, ça en jette au moins !). On aura la chance de recroiser l’animal a trois reprises le lendemain.

Mais ces quelques « remontants » représentent bien peu sur notre temps de pédalage. Alors, on continue à broyer du noir. En plus, ce qui nous tenait en haleine depuis qu’on a réussi à obtenir les visas (à Nanning, sud de la Chine), c’était notre projet de passer en Birmanie. Et en se renseignant plus, ça nous semble de plus en plus compromis. On entend et lit à plusieurs reprises qu’il est obligé de dormir dans les hôtels, que les hôtels acceptant les étrangers sont très chers, que si on essaye d’aller dormir chez l’habitant nous on ne risquerait rien, mais eux risqueraient gros, que la Birmanie est un des pays les plus minés au monde, que des mines sont encore posées actuellement, que les mines sont jetées n’importe comment et qu’il n’y a aucun moyen de savoir les lieux infectés. Avec tout ça, le bivouac nous semble juste impensable. Et d’un autre coté, on n’en peut plus de la Thaïlande, descendre le long de l’autoroute ne nous fait vraiment pas envie, et on ne voit pas tellement de variante possible, puisqu’à ce niveau, la terre thaï est très étroite.

La Birmanie approche, et on a toujours pas réussi à prendre une décision. Alors, cette après-midi, tant pis, on atteint la ville, on se prend un hôtel, pour aller sur internet, se reposer, mettre à jour le blog, et persister dans nos recherches pour parvenir à se décider, enfin faire tout ce qu’on pensait faire durant notre semaine de pause, mais qu’on n’a pas réussi. On a déjà traversé la moitié de la ville sans voir l’ombre d’un hôtel, on s’arrête donc pour demander a une petite presseuse-de-fruits qui vend ses jus sur le trottoir. Elle réfléchit, discute avec son fils, l’envoie voir en moto et nous fait signe d’attendre. On descend de nos vélos pour se caler le long du mur, sous la mince ombre d’un petit store. Ni une ni deux, la voila qui nous apporte deux chaises. Et deux minutes plus tard, elle nous offre deux petites bouteilles fraîches de son cocktail (mmh, j’en rêvais). Puis son fils arrive. Rapide discussion entre eux, avant qu’elle nous lance  » no hotel, come at home ! », en nous faisant signe de suivre son fils. Ce dernier nous accompagne au bout de la rue, nous montre la salle de bain, nous donne le code wi-fi et nous allume l’ordinateur, rien que ça ! Euh… tu réalises là que tu es en train de nous offrir exactement ce dont on avait besoin ?!  Notre ange gardien porte cette fois-ci le nom de Keng, a 40 ans, et a les yeux joliment bridés (mais en fait, c’est pas naturel, elle vient de se faire opérer, je découvre son secret avant de me coucher, quand elle se passe de l’alcool sur le bord des yeux, mais chuut). Douche, lessive, repos, et Keng nous rejoint, de retour du boulot avec son stand à jus sur roulettes. Elle nous emmène au marché, nous fait goûter à tout un tas de spécialités fort sympathiques, nous présentant fièrement à tous ses amis sur le passage. Oh, que c’est bon, ça commençait à faire bien longtemps que ce n’était pas arrivé, d’avoir provoqué une telle générosité spontanée. Dire qu’à une époque, c’était quasi quotidien. Mais comment se fait-il que de telles rencontres soient si rares depuis notre entrée au Laos ? Est-ce nous qui ne savons plus faire ? Qui n’avons plus l’énergie ? Ces pays qui sont moins accueillants ? Faut dire qu’avec ce type d’habitat – maisons sur pilotis, groupées, toutes ouvertes, ou la promiscuité est de mise – ça semble plus compliqué. Mais avons-nous seulement essayé ? Peut-être est-ce parce qu’on n’arrive pas à apprendre leurs langues ? Si c’est ça la raison principale, on mise beaucoup sur la Malaisie…

Keng m’emmène sur son bolide pour aller faire une course. Passés les premières crispations de départs – boudu, ça va vite ! –  j’avoue que ça a un coté sympa d’avoir les cheveux aux vents sans produire le moindre effort !

Et le lendemain soir, on savoure ce délicieux pique-nique si joliment emballé dans des feuilles de bananier. On a aussi de gros sacs de bananes séchées et de tamarins dans nos sacoches. Merci beaucoup Keng, on n’est pas prêt de t’oublier !

Puis on atteint un temple, juste avant le poste de frontière. On s’est décidé, on va tenter la Birmanie, même si on fera pas tout a vélo, même si on y restera pas longtemps, ce sera toujours plus que rien du tout, et on regretterait de ne pas le tenter. On monte la tente dans la nuit. Ça va être l’occasion de voir ce qu’elle vaut. On la manipule avec précaution parce qu’on sent bien que c’est pas de la grande qualité. Mais bon, au moins la fermeture ferme, c’est l’essentiel. Wahou, elle est immense, on va être bien… Je ferme une porte. Matthieu ferme l’autre. « Mince, c’est pas en une seule fermeture ? comment ça marche ce truc ? » Je vais voir, le chariot est sorti. La fermeture est cassée. On n’y voit pas très clair, mais suffisamment pour réaliser que la fermeture ne marche plus, et qu’il n’y a pas grand chose a faire. Alors la, on craque. Matthieu jette notre moustiquaire de manière à recouvrir la tente, on finit de rentrer les affaires sans mot dire,  j’allume ma liseuse et me plonge dans mon roman, pour oublier tout le reste. Et pour couronner le tout, les températures nocturnes ont chuté, on n’a plus ni duvets ni vêtements chauds, on se les pelle toute la nuit.

Mais pas de panique, car…

Quand y en a marre……… y a Myanmar !!

(pfff, je sais c’est nuuul… mais c’est de matthieu ;)

14 Responses to Une semaine à Bangkok (et autres mésaventures)

  1. Salut les copains, déja j’adhère bien à l’humour de Matthieu. « Quand y en a marre……… y a Myanmar !! » m’a tuée!
    Pour le sud de la thailande, je pense que vous allez retrouver des gens généreux simplement parce que leur niveau de vie est plus élevé aussi. C’est difficile de comparer parce qu’on a pas fait le nord à vélo mais on apprécie bien les gens ici, et comme ils parlent bien anglais, c’est plus facile d’apprendre des nouveaux mots et de dialoguer.

    Vous êtes ou là? nous on quitte krabi demain matin et on se dirige vers le sud, on fera une escale camping sur koh tarutao (tout au sud, avant de passer en malaisie)

    bisoux!

    • Matthieu says:

      Hey ! On est a Phang nga a 100 km ! On part aujourd hui sur Koh Yao, et on devrait arriver demain a Krabi, on se manque de peu. Mais possible qu’on se retrouve sur la route !

    • Sara says:

      Salut vous deux !
      je veux bien croire que le sentiment d’être vu (uniquement) comme des « riches » s’atténue avec des gens qui ont un niveau de vie plus élevé. Par contre, je suis pas bien sure qu’il y ait une relation entre le niveau de vie des gens et leur générosité… Cela dit, on est plutôt plus enthousiaste de nos retrouvailles avec la Thailande que ce qu’on craignait !
      Peut-être a bientôt sur la route !

  2. Papa Stéphane says:

    Moi aussi j’ai aimé le jeu de mot de Matthieu !!! Continuez à nous faire rêver !!! Bises à vous deux

  3. hujjo says:

    Merci Sara ! Grâce à ton talent procédural tu as fait connaître notre rue jusqu’au bout du monde ! Bon courage pour la suite, surtout n’oubliez pas qu’il y a Myanmar et vous verrez que tout ira bien !

  4. Yannick says:

    Dans un voyage il y a toujours des coups de mou, des moments de ras-le-bol, des enchainements de pas-de-chance, des remises en question et des baisses de moral… Mais sans ça le voyage perdrait de son intérêt : toute sa force est dans sa capacité à nous bousculer, à nous éprouver, à nous tenir éveillés! C’est ça qui nous change. « On ne fait pas un voyage, c’est le voyage qui nous fait… ou nous défait » Nicolas Bouvier
    Vous êtes sur la bonne voie il me semble… ;-)

  5. Après février... says:

    mars, et ça repart !

  6. François says:

    J’ai appris il y a une dizaine d’année que j’étais caucasien, je ne le savais pas avant (c’était par un appareil médical de cardiologie) !

  7. POPIHN says:

    Salut les Jeunes, Alors c’est cool tout se passe pour le mieux ça fais longtemps que j’avais pas regarder votre blog. Beaux parcours depuis le début ! La malaisie et l’indonésie j’adore ces deux pays, je vous conseil si vous pouvez les Sulawesi, c’est une grande ile avec peu de circulations comparait à Java où c’est l’anarchie. Sinon j’ai compris que vous aller en Australie après. Je vais suivre de près vos aventures ! Essayer de pas passer à côté des plus beaux sous-marin du monde sans y faire un tour de masque et tuba ! Il y a l’île de Tioman sur la péninsule malaisienne, Sipadan (au Sabah) et les magnifique îles togian (dans le golfe de Tomini et entouré par Sulawesi). Ce secteur de la planète s’appelle pas pour rien « la mère des mer ».

    Sinon de notre côté, toujours en amérique du Sud, en Guyane. En Mai retour en métropole pour à la ferme ! on verra donc comment ça se passera le retour. Sinon je pense aller voire Samia à Jérusalem elle y travaille depuis Décembre.

    Aller, a plus bisous à vous deux.

    • Matthieu says:

      Salut Arnaud ! Merci pour les nouvelles et tous ces conseils ! on se tâtait justement a aller sur Tioman. Pour l’Indonésie ça nous fait bien rêver tout ça. Mais c’est pas vraiment accessible sans prendre l’avion, on pensait plutôt passer par le plus de terres possibles pour ce voyage. En zappant un peu Sumatra et Java mais en faisant toutes les petites iles apres jusqu au Timor :) Et oui l’Australie est sur notre route, mais on n’en verra pas autant que vous ! La cote Est seulement a priori.

      On a pas vu ton Parnassius autocrator dans le Pamir mais par ici on en voit du lépido ! Bon en guyanne tu dois aussi t’amuser. J’espère quand meme qu’il reste encore quelques Morpho dans la nature ;)

      Bon retour et a plus tard quelque part sur le globe ! Bises a vous

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